Né en
1956, José Manuel López López a, depuis 1985, enraciné
son œuvre dans des fondements théoriques affinés par
les développements de la technique.
Certaines règles créées de fait par le compositeur pour
telle ou telle pièce synthétisent des lois "
externes " et éternelles mais aussi des lois propres à
sa sensibilité, à sa culture (des lois " internes
").
L'ensemble de ces lois accommode nos modes de perception
du phénomène sonore, de l'instabilité du flux
musical, et actualise notre perception du temps.
Son matériau musical se déploie au travers des notions particulières
de poids perceptif des partiels, de rapports d'harmonicité ou d'inharmonicité, de densité des événements,
d'homogénéité et de cohérence d'une
cellule, d'une structure ou d'une forme. Toutes ces notions
obéissent, comme notre perception, à des lois
d'évolution.
Elles se fondent donc directement sur
l'organisation du temps.
A la frontière entre fusion et ségrégation, entre la dimension du rythme et la dimension mélodique ou entre la dimension du timbre et la dimension harmonique, José Manuel López López bâtit certaines mixités de perception où la couleur musicale s'enrichit de nouveaux attributs. Dans cette œuvre, les lois internes et les lois externes font naître une conscience musicale par des superpositions de modes de gestion du temps : chaque masse sonore possède sa couleur propre.
José Manuel López López utilise donc surtout l'apport de la technologie pour
fonder l'intuition par une approche quasi génétique du
cœur de la matière sonore. Il utilise en général
des timbres riches, par exemple des sons cuivrés (Lituus [1991]) ou la voix (Sottovoce [1995]), qui lui permettent de réexposer dans la conception harmonique de l'œuvre les
rapports découverts entre les partiels. La construction de ces
fonctions perceptives établit certaines correspondances entre
le synchronique et le diachronique, entre la microforme et la
macroforme.
L'esprit des œuvres de José Manuel López
López révèle ainsi la construction dans le temps d'un
processus d'écoute.
Un flux de séquences très brèves construit, par accumulation ou par décomposition,
un ensemble de structures qui occupent, entre timbre et harmonie, des
fonctions très différentes suivant leurs places dans le
registre vertical.
Ce geste musical amplifie les données immédiates et oriente la musique vers l'instabilité des émotions, vers une appréciation intuitive de l'équilibre et de l'harmonie du tout.
LR. Paris, 1999
Les œuvres de José
Manuel López López révèlent la construction dans le
temps d'un processus d'écoute. Influencé par les
avancées technologiques, son matériau musical se
déploie au travers de lois d'organisation qui obéissent,
comme notre perception, à des schémas évolutifs.
Il superpose des modes de gestion du temps où chaque masse
sonore possède sa couleur propre. Notre conception du temps
appartient bien à une conscience subjective, aussi
inobjectivable que notre conception du son. Ainsi, quand des
pulsations régulières sont superposées à
des rythmes irréguliers, elles viennent contredire notre
entendement et créer certaines tensions. Aquiléa
(1986), première pièce importante de sa musique de
chambre, affirme déjà ces caractères
fondamentaux de toute son expression musicale : superposition de
temporalités indépendantes donnant l'illusion de
différents niveaux de flux simultanés, variations
mélodiques multipolaires accentuant la fuite du temps,
contrastes dynamiques et harmoniques appuyant des articulations
brusques, traitement du timbre par fusion de registres très
proches et incorporation de microtonalités (approximées
aux 1/4 de ton). Une version orchestrale sera créée la
même année, il s'agit de Chronos. Dans Memoria de un
tiempo imaginario (1988) la couleur orchestrale dominante
s'oriente vers des sonorités inharmoniques (percussions), ou
se cantonne dans un registre tendu vers l'aigu (piano, cuivres). Les
blocs ainsi créés caractérisent certaines
couleurs, projetées vers ces tensions. Le compositeur s'y
attarde, et intègre ces données (harmoniques ou
syntaxiques) dans la globalité de perceptions chaloupées
entre réalité et illusion.
Confronté à
notre vécu, ce matériau renforce certaines cohérences
entre attentes et résolutions ou au contraire brise les cadres
trop rigides de notre perception. Dans Rhea (1989) le
compositeur dispose les solistes dans l'espace pour renforcer notre
pouvoir de discrimination. Soudain une perception nouvelle de ces
polytemporalités semble se dégager : la dynamique de la
relation entre le temps et l'espace organise la trame de la forme de
l'œuvre sous des effets de reliefs variables, comme une sculpture
sonore tridimensionnelle qui se dévoile sous ses différents
angles d'écoute.
José Manuel López López utilise des
recherches sur le timbre pour fonder ses œuvres par une approche du
cœur de la matière sonore. La formalisation est souvent
déduite de ce travail en amont. Des timbres riches, par
exemple la voix, le piano, ou des sons cuivrés, lui permettent
de réexposer dans la conception harmonique de l'œuvre les
rapports découverts entre les partiels, s'adonnant alors à
ce qu'il qualifie lui-même de " clonage ". Lituus
(1991), nom que les romains donnaient à la trompette, expose
ainsi les sonorités des cuivres sous tous leurs modes de jeu
et, dans un deuxième temps, les enrichit au fur et à
mesure du déroulement de l'œuvre. L'interaction entre le
matériau et la création va alors construire le
processus musical. Sottovoce (1995) suit avec les modes de
jeu de la voix un schéma équivalent de décomposition
et de recomposition. Les séquences y sont transposées à
des niveaux différents de temporalité : par exemple,
des microfigures chantées en direct nous parviennent
réinjectées par leur double, enregistré au
préalable. Une logique d'interaction entre direct et différé
est adroitement entretenue grâce au long travail préalable
sur les échantillons des voix de chaque chanteur. Toutes ces
séquences, très brèves, construisent, par
accumulation ou par décomposition, un ensemble de structures
qui occupent, entre timbre et harmonie, des fonctions très
différentes suivant leurs places dans le registre vertical. La
construction de ces fonctions perceptives établit des
passerelles entre le synchronique et le diachronique, entre la
microforme à la macroforme.
En intégrant ces niveaux
de perception (Agua y cuadrante, 1991, Jenseits…diesseits,
1993, Mettendo il grande oceano in spavento, 1997), et
parfois en les projetant dans l'espace quadriphonique (Sottovoce,
1995 ), le compositeur tente d'induire et d'orienter des stratégies
d'écoute. Sa musique insère l'instant objectif dans une
réserve de durée subjective : à l'échelle
du moment, la période s'auto-organise harmonieusement, mais à
l'échelle de la forme, tout reste suspendu.
Tel Ligeti, José
Manuel López López crée l'illusion de niveaux différents
de vitesses simultanées en superposant des schémas de
temps trop complexes pour être perçus. Memoria de un
tiempo imaginario (1988), par exemple, joue avec des masses
orchestrales pour bâtir par surimpressions des sortes de "
polytemporalités " à l'intérieur de
l'écoute. Des recherches sur le geste instrumental influencent
ces perceptions : dans Viento de Otoño (1998) de
lentes accélérations des cordes en petites notes jetées
sont traitées de manière asynchrone, des traits
d'instruments se font rapides et la progression chromatique se
rétrécit jusqu'aux glissandi. A la frontière
entre fusion et ségrégation, entre la dimension du
rythme et la dimension mélodique ou entre la dimension du
timbre et la dimension harmonique, José Manuel López López
bâtit alors certaines mixités de perception où la
couleur musicale s'enrichit de nouveaux attributs.
Ainsi la création
lopézienne part d'une concrétisation de la logique
externe de l'écoute pour fonder une musicalité
confrontée aux rapports entre le possible et le perceptible. A
ce titre, l'instrumental crée une ouverture sur la grande
forme, comme dans le Concerto pour violon (1995),
Movimientos (1999), ou son Concerto pour piano (2005). Il dévoile les points de
convergence entre la logique du matériau originel et son
traitement compositionnel. Il ne s'agit plus de faire dialoguer
l'instrument et l'orchestre, mais de profiter du timbre particulier
créé par les différents modes de jeu pour offrir
avec la masse orchestrale toutes les latitudes de transformation de
la matière sonore. Cette tentative d'abolition des carcans
formels permet de retrouver l'acte de la création pure, délié
de toute contrainte d'assujettissement théorique.
Dans ses
dernières pièces, Viento de Otoño
(1998) et La pluma de Hu (1999) le matériau sonore et
l'idée pré-créatrice rejoignent la construction
d'une expression littéraire pour transcrire un corpus de texte
signifiant par une idée musicale personnelle. L'œuvre
musicale établit alors un nouveau dialogue qui poursuit celui
engagé entre le poète et son lecteur.
José
Manuel López López a su dégager une synthèse
personnelle des tendances de la musique actuelle, une intuition du
perçu et du construit qui lui permet d'élargir le
discours musical aux finesses du son : en cela il s'inscrit dans un
courant qui exprime par sa musique la variété et la
richesse d'un monde personnel où nous éprouvons bien du
plaisir à être conviés.
LR
José Manuel López López Il tempo ritrovato, Musica/Realtà, 58 -1999/1 - Mars 1999, Libreria Musicale Italiana - Euresis Edizioni, pp. 18-26